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Une simple lien vers une tribune de Serge Pouts-Lajus

Dans son expresso du 19 juin 2007, le Café Pédagogique lance un nouvel anathème contre l'usage de Wikipedia dans l'enseignement. Ce n'est pas une première, puisque par deux fois déjà le Café s'est essayé à cet exercice.

Sous le titre Wikipedia : L'encyclopédie du renoncement ?, le Café cite abondamment une tribune de Serge Pouts-Lajus intitulée (plus sobrement) Wikipédia, une encyclopédie sans auteurs ? et publiée par le SCÉRÉN - CNDP.

Sur la forme, on pourrait penser qu'il s'agit juste d'une d'une présentation d'une opinion extérieure, suggestion de lecture comme une autre. Aucun n'indice n'est donné sur la personnalité de l'auteur de l'article, le lien pointe vers une tribune sur un site institutionnel. Juste un lien recommandé comme un autre. Mais pas tout à fait.

un problème de forme

La mise en forme est assez caractéristique: la note du café pédagogique commence par la conclusion de Serge Pouts-Lajus et met ainsi en évidence son verdict: il n'est pas possible d'adhérer à un tel projet.

Ensuite le billet se termine par une longue citation (la moitié du billet !), sans remise en perspective de celle ci. Une façon de reprendre le texte à son compte. Le café pédagogique adhère pleinement aux propos de Serge Pouts-Lajus. Et pour cause.

Conflits d'intérêts ?

Voyons un peu plus loin. Serge Pouts-Lajus n'est pas tout à fait un inconnu pour les habitués du Café Pédagogique. Une verification rapide nous apprend que le café pédagogique est une publication gérée par l'Association CIIP, dont le président à ce jour se nomme, vous avez déjà deviné, Serge Pouts-Lajus. Une recherche rapide nous apprend aussi que:

Serge Pouts-Lajus [...] a dirigé une société d'édition
spécialisée dans la création de logiciels éducatifs 
(Cedic-Nathan) avant de devenir consultant et 
chercheur au sein de l'OTE (Observatoire des 
technologies pour l'éducation en Europe) puis de la
société  Education & Territoires. [...] Il réalise des
études sur le marché du  multimédia éducatif et
conseille les collectivités territoriales dansla 
conception, la mise en œuvre et l’évaluation de 
leurs politiques éducatives. Il publie régulièrement
dans la presse spécialisée et sur le Web, notamment
sur le site du café pédagogique.

Serge Pouts-Lajus est donc tout à la fois un membre à part entière de l'équipe du café, intervenant habituel dans ses colonnes, le président de l'association qui le gère, et l'auteur de la tribune pointée par le café. Impartial le café dans sa citation?

Mais il y a un autre doute qui peut planer sur l'impartialité du Café Pédagogique. Parmis ses partenaires (en bas de cette page) on trouvera Microsoft. La société Microsoft édite une encyclopédie, ce qui la place en situation de concurrence avec Wikipedia.

La tribune en détail

Pas d'auteur dans Wikipedia?

L'attaque portée par Serge Pouts-Lajus concerne la notion d'auteur, son application au web, le pseudonymat et l'anonymat, et l'application de tout ça à Wikipedia.

Ce qui me paraît hautement problématique avec
Wikipédia, c’est qu’elle se présente comme un 
ensemble de textes sans auteurs.

Je ne discute pas cette assertion puisqu'il est facile de vérifier qu'elle est fausse. La mise au point sur les auteurs qui suit est donc sans intérêt, sinon de faire croire que Serge Pouts-Lajus connait mieux l'application du droit d'auteur à Wikipedia que les gestionnaires de Wikipédia:

En réalité, Wikipédia a bien des auteurs : ce sont
toutes les personnes qui contribuent à sa construction
en écrivant des articles, en les modifiant ou en
participant au processus de régulation qui est 
un processus d’édition.

Le fond de l'attaque suit immédiatement:

Mais les règles de rédaction instituées dans Wikipédia
mettent ses auteurs et ses éditeurs en position de ne pas
assumer eux-mêmes la responsabilité des contenus qu’ils
mettent en ligne. Ils ne peuvent revendiquer, en leur nom,
aucun droit ni aucun devoir sur l’œuvre dans son
ensemble ou sur l’une de ses parties. Ils sont donc de
faux auteurs et de faux éditeurs et c’est cette ambivalence
qui me conduit à assimiler les textes de Wikipédia à des
textes anonymes.

Serge Pouts-Lajus devrait parler de cette absence de responsabilité des auteurs à Brian Chase, contraint de démissioner de son boulot pour avoir vandalisé une biographie à partir de son lieu de travail. Ce que semble ignorer Serge Pouts-Lajus, c'est que l'adresse I.P. n'est pas presque rien, c'est même une information personnelle au sens de la C.N.I.L.. L'anonymat n'est qu'apparent[1].

Une autre point qui n'est pas abordé par Serge Pouts-Lajus, c'est la licence des textes de Wikipedia. Pour participer à wikipedia, un contributeur doit mettre ses textes (ou vérifier que les textes qu'il amène sont) sous licence G.F.D.L. Autrement dit les contributeurs sont interrogés sur la paternité des textes qu'ils apportent, et sont informés qu'ils doivent les placer sous cette licence. Comme le dit Wikipedia:

Votre participation au projet ne doit pas contrevenir à des 
clauses vous liant par ailleurs à un autre éditeur ou média.

En contribuant à ce site, vous êtes avertis en diverses
occasions que vous publiez du texte, quelle qu'en soit la
provenance, sous les termes de la GFDL, rappelés
ci-dessus. Une fois l'ajout fait vous ne pourrez pas vous
opposer au nom du droit d'auteur à sa modification et pas
davantage aux possibilités de réutilisation, même 
commerciale.

Vous gardez vos droits sur votre travail, en particulier
vous pouvez par la suite le publier à nouveau sous toute
licence que vous souhaitez. Néanmoins, vous ne pourrez
jamais retirer la GFDL des versions que vous avez placées
ici : ce matériel restera sous GFDL sans limite temporelle.

On est assez loin des règles de rédaction instituées dans Wikipédia [qui] mettent ses auteurs et ses éditeurs en position de ne pas assumer eux-mêmes la responsabilité des contenus qu’ils mettent en ligne. A croire que Serge Pouts-Lajus ne s'est pas renseigné sur le fonctionnement de Wikipedia.

Je veux bien admettre un anonymat apparent pour la suite.

Pas de source vérifiable quand c'est Wikipedia?

Serge Pouts-Lajus pose le problème du travail dans l'éducation dans les termes suivants:

Les enseignants, et en particulier les documentalistes, qui 
accompagnent leurs élèves sur Internet ne cessent de leur 
rappeler ce principe essentiel : avant de consulter le
document  qui vous parvient par le réseau, demandez-vous
qui vous l’adresse, qui l’a produit, qui en est l’auteur ou
l’éditeur, qui en assume la responsabilité. Si le document
est signé d’un pseudo, vous devez pouvoir connaître de
quelle personne ou de quelle organisation il est le pseudo.

L'introduction semble convenable, et peut tout à fait s'appliquer à Wikipedia, organisation collective identifiable s'il en est. Mais ce n'est pas l'avis de Serge Pouts-Lajus qui ajoute:

L’identification de la source est plus difficile sur le réseau
que dans le monde de l’écrit imprimé et édité. Cette difficulté
nourrit la défiance du monde de l’éducation à l’égard d’Internet.
La solution du filtrage, fréquemment adoptée, n’est qu’une
solution de renoncement éducatif. Elle prive les jeunes de la
possibilité d’apprendre à se repérer parmi les multiples sources
de l’information en ligne, une compétence qui ne peut s’acquérir
que par une pratique assidue et dont on sait d’avance qu’elle leur
sera de plus en plus utile. Le recours à Wikipédia ne fait que
renforcer ce renoncement et, pire encore, il entérine l’idée qu’il
serait possible de faire confiance à une source d’information
 anonyme.

Serge Pouts-Lajus fait la confusion entre l'auteur d'un article et la source d'une information, ce qui lui permet d'affirmer que puisque l'auteur est anonyme, la source n'est pas identifiable.

C'est oublier une chose: Wikipedia demande que les sources des articles apparaissent. Et lorsqu'un article manque de source, la mention source peut y être apposée. Les articles y sont apparemment anonyme, certes, mais ils permettent de valider l'information en remontant jusqu'aux sources. L'identification de la source qu'exige Serge Pouts-Lajus, Wikipedia cherche à la lui apporter. Ce que manifestement il ignore.

Interdire Wikipedia dans l'éducation?

Il s'accroche ensuite à ses principes et à son ignorance et lance son anathème, repris et largement diffusé par un Café pédagogique qu'il préside:

Wikipédia est un projet apparemment sympathique. Il possède
des qualités qui ne peuvent lui être contestées et auxquelles
je suis, comme tout le monde, sensible : l’encyclopédie libre 
est utile, gratuite et d’accès facile. Mais justement, lorsqu’il
s’agit de savoirs, d’œuvres de l’esprit et de culture, les
considérations utilitaristes ne suffisent pas.

Tant que l’on reste attaché au principe de responsabilité 
des individus et des collectifs particuliers relativement aux
œuvres qu’ils produisent, il n’est pas possible d’adhérer
à un tel projet.

C’est une question de principe. Et les principes sont faits 
pour que l’on s’y accroche.

Ce qui signifie aussi que pour lui, les élèves doivent avoir la possibilité d’apprendre à se repérer parmi les multiples sources de l’information en ligne mais à condition que Wikipedia en soit exclue.

Critiquer Wikipedia, c'est pourtant possible !

Une nouvelle attaque dénuée de tout fondement contre Wikipedia, ça devient lassant.

Il existe pourtant des critiques possibles du fonctionnement de Wikipedia. Les pages liées de trop près à l'actualité, les biographies de personnalités sans importance, la vérification des liens externes, le pouvoir des administrateurs, la réalité de la neutralité de point de vue et de la non équivalence de ceux-ci.

Mais cela nécessiterait peut-être de se renseigner sur la portée des problèmes et le fonctionnement réel de l'encyclopédie libre en ligne.

Le recours à Wikipedia entérine l’idée qu’il serait possible de faire confiance à une source d’information anonyme? En tout cas moi, je suis plus enclin à faire confiance à Wikipedia qu'aux auteurs du Café Pédagogique, meme s'ils ne sont pas anonymes.

Notes

[1] en général. On peut utiliser des techniques pour surfer anonyme, mais cela nécessite des compétences techniques qui ne sont pas à la portée de l'internaute moyen.